De la salle de bibliothèque aux salons d’études

Abcmr, Modules 1, travail préparatoire au feutre, 1998

Abcmr, Modules 1, travail préparatoire au feutre, 1998

Dans l’élan du dernier billet, il nous faut aborder la question du lien entre la classification des ouvrages – au travers d’un code pouvant n’être que « virtuel » – et leur rangement effectif – en un lieu concret, « matériel ». La question du code trouve en effet toute sa pertinence dans la perspective d’une organisation physique des ouvrages qu’il s’agit de classer. Une telle organisation peut se structurer en différents niveaux habituels : le ou les bâtiment(s), le ou les étage(s), les salles, les armoires, les rayons de chaque armoire… Tous ces périmètres de recherche respectifs ne pouvant a priori se recouper matériellement les uns les autres. A l’inverse, la structure des champs de recherche dans un catalogue virtuel est plus complexe, et plus simple à la fois. La structure virtuelle est plus complexe en apparence, car elle permet toutes les possibilités de recoupement entre toutes les références (les ouvrages mentionnés) et groupes de références. Cela facilite le travail de classement, car il ne s’agit plus de trouver la place physique à attribuer à chaque référence, et donc faire un choix parfois délicat au détriment d’autres possibles (les places sont restreintes), mais simplement de trouver les mots-clefs à leur accoler, permettant ainsi de trouver des références via un moteur de recherche. Il ne faut pas oublier que ces possibilités de recherche sont nouvelles et très récentes, et n’exploitent pas encore toutes les possibilités du numérique et d’Internet. Un catalogue de références sur un support papier, physique, connaît au final dans sa structure et l’organisation de ses parties des limites similaires au rangement matériel des ouvrages référencés.

A quoi sert donc un code de classification ? Le code, ou plutôt la cote attribuée aux ouvrages, peut être envisagé comme un nouveau titre de chacun de ces ouvrages. Ainsi, il offre une possibilité de classement différente d’un simple classement par ordre alphabétique en fonction du titre ou du nom de l’auteur. Il permet de lier et regrouper certains ouvrages, de constituer des ensembles. Les racines des cotes constituent une sorte de dénominateur commun entre les ouvrages d’un même ensemble. Cette racine est alors comme le titre du rayon ou de l’armoire où sont rangés physiquement ces ouvrages. Le code est fondamental pour pouvoir évoluer dans la bibliothèque en tant que bâtiment physique, et trouver l’ouvrage recherché. Pour l’utilisateur, le chercheur, le code doit essentiellement être lisible et facile à mémoriser. Pour le classificateur, le code doit être facile à créer, à combiner, et à attribuer à un ouvrage. Afin de remplir ces objectifs des deux points de vue de l’utilisateur et du classificateur, le code doit être le plus compréhensible possible, ou pour le dire ainsi : « intuitif ». Pour qui connaît le Dewey par cœur, une cote telle que « 160 HOUD » peut avoir un sens, et donc être mémorisée plus facilement entre le moment où la cote est délivrée par le catalogue et le moment où l’ouvrage est enfin saisi dans le rayonnage dédié. De même pour la formation et l’attribution de cette cote à l’ouvrage en question. La difficulté – cependant relative – du Dewey est compensée par l’immensité du champ que ce code – précisément de par sa complexité – peut couvrir. En théorie, le Dewey permet de classer tout le savoir du monde.

Abcmr, Modules 2, Détail, travail préparatoire au feutre, 1998

Abcmr, Modules 2, Détail, travail préparatoire au feutre, 1998

Comme nous l’avons dit, le projet du Nouveau Jardin n’est pas de développer une bibliothèque universelle. Il s’agira d’une bibliothèque thématique, rassemblant essentiellement des ouvrages de sciences humaines et sciences sociales. Le code couvrira donc un nombre de domaines relativement limité, et ne sera pas confronté aux problèmes des codes visant à classer la totalité du savoir humain. C’est ce qui permet de travailler à son aspect « intuitif », en se recentrant sur quelques modèles simples d’assemblages de chiffres et de lettres, sans ajouter davantage de caractères tels que des signes de ponctuation, des slashs ou des points, ou encore des lettres d’alphabets autres que l’alphabet latin, voire aller jusqu’à jouer sur les différences entre lettres majuscules et minuscules… Comme nous l’avons déjà suggéré, le lettrage peut être utilisé en fonction des courants représentés dans les collections d’ouvrages. Par exemple, le code de tous les ouvrages sur le libéralisme peut partir de la racine « LIB » ; sur le socialisme, « SOC » ; sur le communisme, « COM » ou « COMM » ; etc. C’est ce que nous considérons comme un code intuitif. Voici en guise d’exemple les bribes imaginaires d’un code encore inexistant :

LIB : ouvrages traitant du libéralisme ;

LIB 001 POL : ouvrages traitant du libéralisme principalement sous son angle politique ;

LIB 011 POL : ouvrages de doctrine libérale ;

LIB 021 POL : ouvrages de personnalités politiques libérales ;

LIB 031 POL : ouvrages formulant explicitement des mesures libérales à prendre dans un certain contexte politique ;

LIB 001 ECO : ouvrages d’économie dans une perspective libérale ;

LIB 011 ECO : ouvrages d’économistes reconnus ou considérés comme libéraux ;

LIB 111 ECO : ouvrages d’économistes reconnus comme libéraux revendiquant explicitement une forme de libéralisme ;

LIB 006 ECO : ouvrages critiques de l’économie des systèmes non libéraux ;

A cet ensemble de 3×3 caractères sont ajoutées les initiales de l’auteur (« FH » pour Friedrich Hayek, « COL » pour Collectif…). Ainsi nous pouvons combiner les codes suivants, explicités intuitivement de la manière suivante :

LIB 011 POL PS : Libéralisme de Pascal Salin, ouvrage de doctrine libérale englobant tous les champs – politique, économique, social… -, donné comme référence incontournable de ce que pourrait être un « corpus libéral ».

LIB 005 PHIL FV : Les fondements philosophiques du libéralisme de Francisco Vergara, ouvrage abordant le libéralisme du point de vue des idées et des principes, et introduisant une rupture entre un libéralisme « classique », « authentique », et un « néo-libéralisme » – le terme de néo-libéralisme portant en lui-même une forme de critique, une charge péjorative.

Pour une meilleure lecture de ces codes lorsqu’ils paraissent sur une ligne, les espaces peuvent peut-être se voir remplacer par des points. Nous obtenons donc : LIB.011.POL.PS et LIB.005.PHIL.FV. Sur la tranche du livre, les ensembles de caractères (par deux, trois ou quatre) sont empilés en lignes successives.

Abcmr, Modules 2, travail préparatoire au feutre, 1998

Abcmr, Modules 2, travail préparatoire au feutre, 1998

A ce code peut être adjoint un système de couleur : vert pour les écolos, rouge pour les communistes, etc… Là aussi les couleurs seraient a priori utilisées selon leur usage en politique. Dans la bibliothèque où je travaille, les couleurs correspondent à des salles. La marguerite jaune renvoie les livres à la salle des sciences humaines, la verte à celle des sciences sociales, la rose à la salle littérature, la violette à la salle des études juridiques, etc. Le point à noter ici est que la bibliothèque, en tant que bâtiment, organise le classement des livres en fonction des salles qui la découpent. Le Nouveau Jardin veut offrir une toute autre approche. L’idée est d’organiser le découpage non en salles mais en salons. La nuance n’est pas évidente. De prime abord, le « salon » semble n’être lui aussi qu’une « salle ». Si l’on s’en tient à ces définitions communes, on pourrait même suggérer que rien ne nous empêche d’« aménager » une salle en salon. Ce n’est évidemment pas le propos. Par « salon », il faut entendre jusqu’aux modalités d’accueils et d’expressions des débats qui animaient le XVIIIe siècle. Un salon naît de par l’impulsion de ses membres, il existe à travers eux. Il est dépendant de personnalités ou de personnes possiblement identifiables. Il se construit autour d’un thème, d’une question, pouvant couvrir plusieurs disciplines mais révélant par delà les différences – voire l’éloignement – de ces disciplines une cohérence dans l’approche du problème posé.

Ainsi l’organisation d’une bibliothèque en salons ne fige pas les ouvrages dans des classes (à la fois classes du code et salles de rangement) isolées. Des ouvrages n’ayant a priori rien en commun – sur la base d’une stricte lecture du code Dewey qui peut leur être attribué – se trouvent réunis en un même salon, pour répondre aux besoins de l’étude d’une certaine question ou d’un certain thème. Le découpage est totalement redéfini, ou plutôt indéfini, infini même, évoluant, se modulant, invitant aux superpositions, connexions, transvasement entre un salon et d’autres, en fonction des demandes des chercheurs, de leurs idées, de leurs projets, de leurs rencontres, de leur élan, de leur motivation, de leur intérêt ou curiosité. A titre d’exemple, nous pourrions donner forme à un salon sur le libéralisme, sorte de cercle d’études libérales – pourquoi pas baptisé « salon Bastiat » en référence au célèbre député landais -, dont le premier but serait de rassembler, de constituer un corpus doctrinal. Il pourrait se développer, invitant dans la continuité à consulter des œuvres critiques du libéralisme ou anti-libérales ; puis, plus loin encore, à étudier les doctrines que l’on oppose au libéralisme – sans pour autant que ces doctrines se pensent elles-mêmes explicitement en opposition au libéralisme. En parallèle, un salon « Karl Marx » pourrait voir le jour. Il s’agirait d’un salon rassemblant la littérature et les études sur le communisme, la révolution russe, le régime soviétique, etc. Certains ensembles d’ouvrages chevaucheraient donc les deux salons, ouvrages qui devraient alors se trouver physiquement, en plusieurs exemplaires distincts, dans l’un et l’autre. Un salon « Transhumanisme » révélerait un caractère pluridisciplinaire particulièrement prononcé, invitant à étudier les notions de nature, de technique et d’humanité, en parallèle aux moyens d’une veille médiatique sur les avancées techniques et scientifiques, liée au suivi du débat bioéthique et à l’évolution du biodroit, etc.

Abcmr, Modules 3, Détail, travail préparatoire au feutre, 1998

Abcmr, Modules 3, Détail, travail préparatoire au feutre, 1998

Le système de couleurs ne pourrait alors se limiter à désigner une seule salle déterminée. Au contraire, il permettrait justement de structurer le salon, qui rassemblerait plusieurs ouvrages de couleurs différentes. La gamme des couleurs pourrait être définie en fonction de l’organisation des premiers salons qui verront le jour. Le salon « Bastiat » réunirait des ouvrages marqués d’un liseré bleu ciel, indiquant leur ton libéral classique/modéré ; des lisérés bleu foncé induiraient un durcissement ou renforcement du libéralisme défendu dans les ouvrages ainsi colorés : on tendrait vers un certain libertarianisme, minarchisme ou anarcho-capitalisme ; des lisérés rosés indiqueraient à l’inverse une tendance « socialisante ». Dans le salon « Karl Marx », on trouverait aussi du rose, mais surtout du rouge, du noir… Dans le salon « H+ » (expression servant à désigner le transhumanisme, établie par ceux qui s’en réclament), le vert caractériserait les ouvrages sur la nature, le jaune sur la réflexion bioéthique, l’orange sur les textes juridiques de bioéthique… Les deux dernières couleurs proposées, le jaune et l’orange, étant cependant choisies faute de mieux.

Nous percevons alors comment nous pourrions mieux faire coïncider les possibilités virtuelles du code et l’organisation matérielle d’une bibliothèque. En restructurant cette dernière en salons, elle apparaît presque comme une traduction concrète des nouveaux systèmes de recherche numérique collaboratifs par mots-clefs. Mais cette restructuration matérielle implique une refonte du code, qui doit favoriser par sa structure même la possibilité d’une telle organisation. Les bribes de code inventées au fil de ce billet et du précédent ne sont que des exemples, largement à revoir et à discuter. Lorsque nous aurons les bases d’un système de code bien ficelé, apparaitra également de façon plus nette à travers lui l’idée du développement modulaire d’un nouveau genre de bibliothèque, au cœur du projet de centre culturel du Nouveau Jardin.

Abcmr, Modules 3, travail préparatoire au feutre, 1998

Abcmr, Modules 3, travail préparatoire au feutre, 1998

En espérant vos réactions, commentaires, remarques, critiques et conseils nombreux et variés, pour travailler à l’élaboration de ce nouveau code pour une nouvelle bibliothèque,

Valentin

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5 commentaires pour “De la salle de bibliothèque aux salons d’études”

  1. (=S=) dit :

    Quelques remarques et réflexions prises au vol :

    1. « regrouper certains ouvrages, de constituer des ensembles » : je comprends tout à fait l’impulsion qui conduit à vouloir visualiser de manière synoptique tous les livres d’un même salon / axe de recherche ou d’intérêt. Cependant si les livres sont prêtés, cette unité est éparpillée et il faut se demander si le coût du classement (coût pour le bibliothécaire : élaboration du code, maintenance, coupure avec les autres systèmes qui empêche toute importation de notices bibliographiques ; coût pour le lecteur qui doit intégrer une nouvelle logique) vaut la peine.
    2. Sur le classement lui-même :

    1. est-ce que LIB, aura comme « enfant » SOC-LIB, LIB-CON, voire ULIB ? (question de la granularité des catégories)
    2. est-ce que LIB, SOC, COM, CON, ECO, auront comme « parents » GAUCHE ou DROITE, eux-mêmes enfants « DOCPO » qui serait « frère » de REL, MYST (question de profondeur de la catégorisation) ; il faudrait pousser l’idée jusqu’au bout pour l’éprouver et prendre quelques livres épineux comme tests
    3. concernant le deuxième niveau du code (001, 011, etc.) : il fait appel lui aussi à la mémoire et demande un apprentissage, ce n’est pas vraiment plus intuitif que le Dewey, à cette étape-là
    4. Le Cours de philosophie positive d’Auguste Comte se classe-t-il dans POS.011.SC.AG ou LIB.009.SC.AG ? Cela me conduit à te conseiller de faire en sorte que ton classement soit le plus neutre possible et qu’on ait pas besoin de se prononcer sur la tendance idéologique de l’ouvrage pour pouvoir le classer, sinon le travail de classification risque de s’épuiser en débats. Prenons Hayek, c’est un gauchiste pour Hans-Herman Hoppe (et ses arguments ne sont pas mauvais), un ultralibéral pour un lecteur du Monde Diplomatique, un conservateur néo-burkéen pour John Gray en 1998, qui voyait en lui un kantien en 1984… ad nauseam

    3. Aucun classement de livres ne peut être parfait et un choix se fait toujours au détriment d’un autre. Je classe personnellement mes ouvrages dans ma bibliothèque par ordre chronologique auctorial, puis par ordre chronologique des écrits de l’auteur comme deuxième entrée (quand c’est possible à cause des textes rassemblés sans respect de cet ordre), en mélangeant indifféremment littérature, philosophie, science. Puis au XXème siècle cela perd tout son sens, et je ne range plus, même si dans l’idéal il me faudrait un mini-Dewey ou encore les classer par « salons » idiosyncrasiques. Mon classement est donc hétérogène mais j’aime bien observer tous les livres d’un même auteur les uns à côté des autres … rassure-moi, dans ton classement permettras-tu à des gens comme moi de garder les livres de Hayek ensemble même si l’un ressortit à l’épistémologie, l’autre à l’économie pure, un troisième à l’économie-politique et le quatrième au génie ?
    4. Avec l’idée de salon qui conduit un même texte à être pris dans des regroupements différents, tu vas vite être frustré … tu es bientôt mûr pour l’édition numérique, toi ! ;-)

  2. (=S=) dit :

    … Le fantôme de Hayek, encore lui, me susurre à l’oreille qu’Auguste Comte ne doit pas être classé dans POS(itivisme) mais CON(structivisme) en même temps que Descartes, Rousseau, Hobbes, Voltaire, Bentham, Platon, Sarkozy, Lénine et bien d’autres, … et comme on est toujours le con d’un autre les CON(structivistes) ne devraient pas être confondus avec les CON(servateurs) dont Burke, Sarkozy, Chateaubriand, Acton, Aristote (cf. Aristote n’a pas découvert l’économie !) qui eux-mêmes ne doivent pas être confondus avec les REAC(tionnaires) que sont Bonald, De Maistre, Fourier, Karl Polanyi, ou Rousseau, … eux-mêmes opposés au REV(olutionnaires) dont Besancenot, Kant, La Boëtie et Ayn Rand…

  3. me dit :

    Très intéressant, je cherche moi même à classer mes ouvrages selon un ordre plus intuitif. Puisque les premières lettres se revendiquent du courant, alors qu’advient-il par exemple des libertaires ? Est-ce qu’on mettrait LIB.2 ? En outre, il s’agit effectivement d’être neutre, mais qu’advient-il des questions de redéfinition comme effectivement avec Hayek ?

    Bien à vous.

  4. me dit :

    L’idée de classement avec le chiffre en tant que phase est intéressante : par exemple les chiffres vont de 1 à 9, imaginons comme sur une courbe gaussienne, ce sont les phases d’un courant quelquonque (prenons le libéralisme). La courbe se divise en 3 phases : prémices, zénith, déclin. Chaque phase a elle-même 3 chiffres, répartis en prémices : 1 – 2 – 3, zénith : 4 – 5 -6 , déclin : 7 – 8 – 9. Le zéro pourrait correspondre aux précurseurs, et le 9, comme vous l’avez dit dans votre billet précédent, au retournement.

    On aurait donc LIB 001 POL, qui correspond aux fondement qui s’arrache des précurseurs (en fait je ne sais pas à quoi correspondent les deux chiffres 00 :-) ). Ensuite il y a la question, effectivement, des noms de courants qui auraient le même préfixe. Il faut aussi prendre en compte, en outre, que même si certains se revendiquent d’un certain courant il y a aussi le courant dominant qui colle des étiquettes et norme les autres par rapport à elle (on pense à l’anarchisme qui, dans le discours formaté, est censé être l’absence de tout ordre, le chaos total, ce qui n’est pas le cas si on lit les écrits des penseurs anarchistes)

    Qu’en pensez vous ?

    Cordialement

  5. Entrevue sur le Nouveau Jardin, 1/3 | Parallaxe dit :

    [...] nouveau code de classification auront deux ans. Au-delà du Dewey, en date du 9 décembre 2008, et De la salle de bibliothèque aux salons d’études, du 23 décembre de la même année. Après une telle absence, ils vont enfin trouver une suite, [...]

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