Propos intempestifs sur le bruit dans les bibliothèques
Sans doute suis-je vieux jeu à considérer encore que les bibliothèques doivent être des endroits où règne le calme et le dialogue muet d’un individu avec le ou les textes qu’il aura décidé de lire durant le temps passé dans ce lieu. En tout cas je suis très clairement minoritaire d’après ce que je peux voir autour de moi à chaque fois que je me rends dans une bibliothèque — y compris les bibliothèques universitaires — où le chuchotement n’est de mise ni pour les étudiants ni pour le personnel, mais où l’on répond volontiers à ses coups de téléphone, raconte sa vie à ses amis, etc. transformant les temples du savoir, en pauvres CDI de lycée ou en cafétéria sans boissons.
J’ai bien commencé à faire respecter le silence autour de moi les premiers temps. Si l’on met un peu les formes (soit : si l’on demande poliment à autrui s’il veut bien nous concéder dans son infinie gentillesse le droit de respecter le calme qui nous est dû) on arrive à juguler de manière très relative le bruit non-inexorable1. Mais quel temps perdu, quel combat de tous les instants ! …qui fait que l’on finit par renoncer peu à peu, lassé, replié et fuyant comme tous les autres, grâce à de la musique écoutée dans son casque pour échapper, au mieux, au travail en commun de gens qui auront trouvé qu’il n’y a pas assez d’endroits dans une ville pour discuter à voix hautes qu’il faille aller le faire dans ce qui devrait être les derniers bastions du calme, au pire, les inepties de quelques jeunes imbéciles immatures que le système laisse aller encombrer dans l’enseignement supérieur au lieu de ne sélectionner que les plus motivés. De sorte que chacun termine par ne même plus demander ce qui devrait être une norme évidente, un signe de politesse et un état d’esprit personnel qui fait que l’on va se cloitrer volontairement pour se réserver un endroit de concentration.
J’ai pu constater que ceci n’est d’ailleurs pas propre à certains types de bibliothèques : bibliothèques municipales, bibliothèques universitaires de facs dites de « droite » (droit, économie) ou de « gauche » (sciences humaines), dans toutes le silence semble une vieille manie de temps révolus, et je me souviens avoir bondi par deux fois lorsque, il y a quelque temps et à des jours différents, j’entendai deux bibliothécaires participant à un jeu dans une émission de Laurent Ruquier, rire de l’incongruité de la question lorsque l’animateur leur demandait si elles faisaient respecter le calme. Certes, le fait n’est pas nouveau pour moi, et je me souviens de cette bibliothèque de la faculté de Strasbourg où les étudiants de philosophie devaient cohabiter dans la même aile que les étudiants de Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS), ou le mélange improbable de jeunes gens s’échinant à s’intéresser à la prose soporifique d’un Kant ou aux méandres pompeux d’un Hegel quand, autour d’eux, quelques Apollons ayant investi la quasi-totalité de leur capital humain dans les belles courbes de leur corps faisaient semblant d’ouvrir un livre pour tenter vainement de cacher que l’étude de la belle camarade — qu’il ne tarderaient pas à aller rejoindre, d’ailleurs, après quelques regards furtifs mal contenus et ne faisant illusion pour personne — était le vrai sujet qu’il avait décidé d’étudier dans l’après-midi… mais j’attribuais cela à la nature du cursus de ces étudiants particuliers dont la partie théorique (aussi difficile et complète soit-elle) n’est pas ce qui motive les individus qui s’y inscrivent. Au contraire, dans d’autres bibliothèques universitaires, dont la vieille et grande Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg, on pouvait passer une journée sans entendre près de soi le timbre de la voix d’un être humain. O Paradis perdus…
Comment en est-on arrivé là ?
Reste con(necté)
Première hypothèse, je me demande si ce n’est pas la généralisation du wifi et des téléphones qui a changé la donne. En effet, on peut penser qu’avant ces deux avancées technologiques, aller à la bibliothèque revenait à se couper du monde, à se condamner volontairement à s’extraire de celui-ci et n’avoir comme compagnon que des livres, loin du bruit du reste de la ville, du monde, des amis. Aujourd’hui les proches viennent se rappeler à vous n’importe où depuis votre poche, une recherche sur Internet reste toujours à un clic d’une messagerie ou d’un réseau social et comme la pente est bien plus simple à descendre qu’à monter, résiste-t-on souvent à céder à une petite pause… qui s’avère vite chronophage et rompt toutes les frontières du travail et du loisir au détriment du premier ? Il n’y a qu’a passer derrière les écrans des étudiants pour voir que les ordinateurs de la faculté servent le plus souvent à afficher des pages Facebook qu’autre chose. Je ne nie pas d’ailleurs ma propre implication dans cette déréliction du sérieux, sinon que j’ai toujours le souci de ne pas gêner autrui lorsque je me perds moi-même, poussant même la ringardise à éteindre le volume de mon ordinateur portable ou de mon smartphone avant de franchir les portes de la BU. Mais il faut avouer que cette présence d’Internet si nécessaire — ce n’est pas à un vieux défenseur de l’édition numérique comme moi que l’on fera dire le contraire — réduit à néant une grande partie de l’auto-coercition qui nous anime en venant s’enfermer dans une bibliothèque, puisque sans cela, s’il ne fallait pas se faire violence et aller se forcer à entreprendre des lectures qui nous passionnent dès qu’on est entré dedans, nous n’y passerions plus que pour chercher et rapporter les ouvrages empruntés2 pour préférer rester chez nous, en short et pas rasés ou dehors3 lorsque les écrans des portables4 pourront passer en mode transflectif ou réflectif à la lumière du soleil …
Le mélange des genres
Deuxième hypothèse, un mélange des genres dont les universités au premier chef sont les premiers coupables.
Je défends l’idée, à mon sens un truisme mais je ne suis plus si sûr, que chaque lieu doit avoir ses raisons d’être propres : on nage dans une piscine, on prie dans une église, on danse dans une discothèque, on discute dans un bar, etc. Il ne me viendrait pas à l’idée d’aller dans une cafeteria et de demander à mes voisins de ne pas m’informer involontairement des derniers chapitres de leur autobiographie — au contraire, c’est un lieu de socialisation, on vient s’y plonger au milieu de l’Enfer (des autres, quoi) et si je pouvais échanger avec eux, on dirait qu’on serait tous frères, qu’on se rencontrerait et qu’on deviendrait amis ! Je ne fréquente pas les églises, mais il ne me viendrait pas à l’idée d’aller y faire du bruit lorsqu’elle est encore en activité.
En complément, je défends l’idée que les bibliothèques universitaires doivent proposer aux étudiants des textes qu’ils ne trouveront pas dans les bibliothèques municipales, que les étudiants5, doivent être considérés seulement comme des étudiants à l’exclusion de tous les autres pans de leur vie6, comme les bibliothèques municipales doivent être des vecteurs de diffusion de la culture au sens large, de sorte que je n’ai jamais vraiment compris ce que les journaux sportifs, pratiques (bricolage, maison, etc.), de presse féminine ou encore de consommation ou d’informatique font là où l’on se doit de trouver Annales, Revues et autres publications qui intéressent peu de monde, mais sont leurs outils de travail et les passionnent ! Au contraire, dans les bibliothèques municipales j’aime à y trouver des sources d’informations atypiques qui participent à la diversité des idées, des opinions d’extrême-gauche à l’extrême droite que je voudrais jamais acheter mais qu’il faut se forcer à lire de temps en temps pour son hygiène mental7, plus spécialisées, plus pointues … Or, par exemple, et on pourrait les multiplier, quels sont les premiers documents que je vois dans un casier en entrant dans la bibliothèque universitaire du campus Saint Charles à Marseille ? Kill Bill de Quentin Tarentino. Ai-je vraiment besoin d’une BU pour voir ce genre de films ? Est-ce son rôle ? Ces petits détails ne sont-ils pas significatifs de l’incompréhension de l’université sur ses rôles ? Et n’est-ce pas à cause de ceci que les codes de comportements et vestimentaires sont les mêmes dans le secondaire ou la rue que dans le supérieur, alors que le passage de l’un à l’autre devrait correspondre à la sélection d’une certain type d’individus qui acceptent les règles propres de l’institution dans laquelle ils rentrent ?8
Puisque le processus parait irréversible, il faut pourtant trouver une solution pour que la majorités des barbares bruyants cesse de nuire à la minorité volontairement silencieuse et muette.
Deux solutions pour lutter contre le bruit
Une fois n’est pas coutume, je prendrai exemple sur les ambiances que la SNCF a lancé dans certains de ses TGV : le client peut choisir s’il voyagera dans le calme (espace Zen), quitte à interdire les enfants d’un certain âge dans ces wagons9, ou s’il aura à sa disposition lecteur-DVD et bar pour passer un voyage dans une ambiance plus bruyante (espace Zap). Ainsi il est possible de choisir l’ambiance dans laquelle on voyagera et, d’expérience, pour moi qui aime travailler pendant que je me déplace10, j’ai toujours trouvé que le contrat était respecté entre les voyageurs. En individualisant les espaces Zen (tables à une place pour empêcher le travail collectif, espace semi-ouvert pour ne pas trop enfermer le lecteur tout en cassant l’espace et le réduire autour de l’individu), en clôturant les espaces Zap, et pourquoi ne pas11 brouiller les ondes des téléphones portables ? Peut-être aussi en rappelant ironiquement aux étudiants à quoi sert une bibliothèque et l’adresse de la cafétéria le cas échéant, mais aussi au personnel qu’ils sont aussi tenus à chuchoter…Et leur rappeler qu’ils ont pour tâche de faire respecter le silence ? (Utopique ?)
Bien sûr les esprits grincheux trouveront qu’une bibliothèque n’est rien d’autre qu’un espace Zen (avec les églises) d’une ville. C’est vrai. Mais tout en reculant le bastion du calme et de l’étude cela le renforcerait-il ?
On pourrait faire aussi bon usage de la ségrégation, du moins dans les grandes bibliothèques, en distinguant des endroits où professeurs et doctorants ont seuls accès, d’autres où les « second cycle » sont protégés des touristes qui viennent rigoler un an et choper les filles dans les cités U.
Quant au civisme ou au respect, il faut croire qu’elle n’existe plus que dans les logorrhées républicaines du marketing citoyen… Ou est-ce simplement la lenteur de la recherche et le silence qui sont des valeurs has been… On m’a souvent reproché d’être un « progressiste », « relativiste », de ces libéraux (au sens anglo-saxon) qui ne respectent pas les valeurs « plus hautes » et qui lit du Foucault, du Bourdieu ou Karl Polanyi avec plaisir, en autres forfaits …il est des sujets où il est aussi dur que nécessaire d’être réac.
- Tels les bruissements des pages que l’on tourne, des souris sur lesquelles on clique, ou des claviers qu’on tapote, mais les déplacements, livres qui tombent, photocopieuses qui tournent bêtement pour que s’accumulent dans de petites chambres d’étudiants toute cette paperasse volante et inesthétique, chaises qui cognent, livres qu’on démagnétisent dans un « clac » de machine dont je n’ai pas compris l’utilité ni la raison, etc. [↩]
- En admettant qu’on ait encore besoin de livre physique, ce qui va être de moins en moins vrai très prochainement. [↩]
- Oui, enfin ! A quand le vrai nomadisme numérique, monsieur Attali ? [↩]
- Et ne me parlez pas de l’Ipad ! 600€, héhé… In PixelQi, I trust ! [↩]
- Qui ne sont pas forcément jeunes, et de moins en moins aujourd’hui que la formation se fait tout au long de sa vie [↩]
- C’est-à-dire que ce n’est pas le rôle de l’Université de se substituer aux centres sociaux, médicaux et encore moins de faire concurrence au secteur du divertissement et du monde de la nuit qui fait très bien son travail comme ça… comme on le voit partout et beaucoup trop souvent ! [↩]
- Et se souvenir à chaque fois pourquoi on n’adhère à aucune de ces familles de pensée ; il faut reconnaître que malheureusement la première est souvent représentée et jamais la seconde : m’amusant à compter par exemple la coloration politique des quotidiens et revues proposés par la bibliothèque municipale d’Aix j’ai pu voir un net déséquilibre en faveur des idées de gauche – sept dont quatre de l’extrême : L’Humanité, Le Monde diplomatique, Charlie Hebdo et Siné Hebdo contre deux pour la droite et rien à l’extrême-droite, ni pour les presses religieuses « grand public » (La Croix, La Vie)… [↩]
- C’est pour ce principe d’ailleurs que j’étais pour le port de l’uniforme dans les collèges : comment un gamin de 14 ans déjà poussé par ses hormones à en découdre avec les adultes, peut-il ne pas se conformer au rôle que son t-shirt de gangsta rappeur lui demande sourdement de jouer dès lors qu’il en porte un ? Comment empêcher le bon élève qui ne ferait en temps normal pas parler de lui autrement qu’en bien, si les caïds peuvent en porter et que l’institution, au lieu de les mettre au pas ou de les sortir, finit par s’occuper exclusivement d’eux, parfois les choyer ? Comment l’enfant peut-il comprendre qu’il n’est pas là pour draguer, rire, faire du bruit, jouer, etc. mais apprendre dans le calme, si les professeurs eux-mêmes ne donnent aucun exemple ? [↩]
- En espérant que la Halde ou autres acharnés de la non-discrimination ne viennent pas mettre leur trop long nez là-dedans ! [↩]
- Un train comme coercition c’est encore plus fort qu’une bibliothèque qu’on peut toujours quitter… [↩]
- Mais cela gêne-t-il pour le wifi ? [↩]
Tags: Bibliothèque

25 juin 2010 à 8:51
La BNU est toujours un havre de silence. Mais personnellement, pour travailler au calme, ce que je préférais, c’était aller dans les petites bibliothèques des différents instituts du Palais universitaire de Strasbourg (et en particulier dans la bibliothèque de théo, aux sièges si confortables, aux prises de courant si nombreuses, et au silence d’or, et surtout, avec si peu de personnes !). Par rapport à l’enfer de la bibliothèque de premier cycle…. c’est tout vu !